2030 : le vrai problème n’est pas l’écart des compétences. C’est le modèle de formation qui ne tient plus.

Commençons par dissiper un malentendu.

Le chiffre est connu. Le World Economic Forum estime que 39% des compétences actuelles seront transformées ou obsolètes d’ici 2030. Vous l’avez lu. Vous l’avez peut-être mis dans une présentation. Il circule dans les comités de direction, les séminaires RH, les rapports annuels.

Et précisément parce qu’il circule autant, il ne produit plus l’effet qu’il devrait. La familiarité avec une statistique alarmante finit par anesthésier, non par indifférence, mais par un réflexe humain de normalisation.

Ce n’est pas ce chiffre qui nous intéresse ici.

Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il cache. Derrière la statistique, il y a un signal que la plupart des organisations n’ont pas encore vraiment traité : la dissonance croissante entre les architectures de formation existantes et la nature réelle de la transformation requise.

Il ne s’agit pas d’un problème de vitesse ou de budget, mais plutôt un problème de paradigme.

La formation comme réponse et ses limites structurelles

La réponse dominante à l’écart des compétences (Skills Gap) ressemble, dans la plupart des organisations, à ceci : former plus, former mieux, former plus vite. Investir davantage dans le CPF, enrichir les catalogues, multiplier les parcours digitaux, déployer des plans de développement plus ambitieux.

Ces efforts sont réels. Ils témoignent d’une prise de conscience sincère. Mais ils sont, pour une part croissante, insuffisants, non par manque de volonté, mais par inadéquation structurelle.

Voici pourquoi.

La formation repose sur un postulat implicite : on sait ce qu’il faut apprendre. On identifie un besoin, on le nomme, on le catégorise, on le finance, on le délivre. Ce modèle fonctionne remarquablement bien dans un monde où les métiers évoluent lentement, où la compétence est une destination — on acquiert, on certifie, on stocke — et où l’obsolescence est prévisible et sectorielle.

Ce monde est en train de se refermer.

Ce qui s’installe structurellement, c’est un monde où la compétence devient une trajectoire continue et non un capital figé, où l’obsolescence est transversale et partiellement imprévisible, et où la valeur n’est plus dans la détention d’un savoir mais dans la capacité à recombiner, désapprendre et réapprendre.

Un plan de formation est, par construction, en retard sur la transformation réelle. Il répertorie des besoins qui ont déjà été identifiés, nommés, budgétés. Ce processus prend du temps, parfois six mois, parfois un an. Et pendant ce temps, le monde continue de tourner.

La demi-vie des compétences : un concept à intégrer d’urgence

Les physiciens utilisent la notion de demi-vie pour désigner le temps au bout duquel la moitié d’un élément radioactif s’est désintégrée. Le concept, emprunté à d’autres disciplines, s’applique aujourd’hui avec une précision troublante aux compétences professionnelles.

La demi-vie d’une compétence technique en développement logiciel était de plusieurs années il y a une décennie. Elle se mesure aujourd’hui en mois. Dans certains domaines directement exposés à l’intelligence artificielle générative, des savoir-faire acquis en 2022 ont déjà perdu une part significative de leur pertinence opérationnelle en 2026.

L’accélération n’est pas uniforme, elle est sectorielle, métier par métier, fonction par fonction, mais la direction est claire, et plusieurs drivers convergent pour l’amplifier :

L’IA générative compresse les cycles d’obsolescence cognitive. Des compétences jusqu’ici considérées comme stables, par exemple, la rédaction, l’analyse de données, certaines formes de diagnostic, sont partiellement substituées ou augmentées à une vitesse sans précédent. Ce qui change n’est pas seulement ce qu’on fait, mais la valeur relative de ce qu’on sait faire.

Les modèles organisationnels fragmentent les collectifs apprenants traditionnels. Les structures projet, le travail hybride, les organisations en réseau dissolvent les espaces informels où se transmettait jadis le savoir tacite. On apprend moins par osmose, moins par compagnonnage et les dispositifs formels ne compensent pas toujours cette perte.

La pression sur la productivité immédiate crée une tension structurelle. Performer aujourd’hui et se transformer pour demain sont deux injonctions qui entrent quotidiennement en conflit pour les managers et leurs équipes. Dans ce conflit, le court terme gagne presque toujours, ce qui repousse l’investissement dans la transformation à plus tard, c’est-à-dire souvent trop tard.

Le cadre réglementaire français reste structuré autour d’une formation comme acte discret et finançable. Le CPF, le plan de développement des compétences, les dispositifs de certification, tous sont conçus autour d’une logique d’acte de formation identifiable, mesurable, imputé. Cette architecture légale rend difficile, parfois impossible, de financer ce qui serait pourtant le plus stratégique : un apprentissage continu, intégré au flux de travail, non formalisable en heures et en attestations.

Trois hypothèses prospectives pour les dirigeants

Hypothèse 1 : L’obsolescence des plans triennaux

Si le rythme d’obsolescence s’accélère encore avec la généralisation de l’IA agentique entre 2026 et 2028, les plans de formation triennaux actuels seront structurellement périmés à la date de leur exécution. Les organisations qui n’auront pas basculé vers une logique d’apprentissage continu intégré au travail auront produit des efforts de formation coûteux et peu pertinents.

La direction de cette hypothèse est quasi certaine. Son intensité l’est moins.

Hypothèse 2 : La tension sociale autour de l’injonction à l’adaptabilité

Si ce signal se combine avec la montée des résistances culturelles autour du sens du travail et du refus de la disponibilité permanente, une contradiction explosive émerge : les organisations auront besoin d’une transformation continue des compétences, mais une partie des salarié·es refusera le modèle d’un individu perpétuellement en train de se reconfigurer pour les besoins de l’entreprise.

L’injonction à « devenir apprenant » risque d’être vécue, dans certains contextes, comme une nouvelle forme d’aliénation : une responsabilisation de l’individu face à une obsolescence dont il n’est pas l’auteur. Cette tension est déjà perceptible. Elle pourrait devenir un sujet de conflit sociale significatif.

Niveau d’incertitude élevé, mais le signal est là.

Hypothèse 3 : Le risque de l’illusion de formation

C’est l’hypothèse la plus discrète, et probablement la plus dangereuse. Les organisations vont multiplier les heures de formation, afficher des indicateurs en hausse, mobiliser des budgets croissants et se retrouver en 2030 avec des collaborateurs et des collaboratrices formé·es à des compétences qui ne correspondent pas aux métiers réels de demain. Pourquoi ? Parce que personne n’aura eu le courage de faire le travail difficile : identifier ce qu’il faut vraiment transformer, et donc ce qu’il faut abandonner.

La formation peut devenir un rituel. Un signal envoyé vers l’intérieur et vers l’extérieur : « nous agissons. » Un mécanisme de réassurance collective face à une transformation que personne ne maîtrise vraiment. Il n’y a rien de honteux dans ce mécanisme. C’est une réponse profondément humaine à une incertitude difficile à tenir, mais il faut la nommer pour pouvoir en sortir.

Ce que « transformation des compétences » implique vraiment

Passer d’une logique de formation à une logique de transformation des compétences n’est pas une question de format pédagogique ou d’outil digital. C’est accepter trois ruptures réellement difficiles.

Première rupture : désapprendre est aussi stratégique qu’apprendre.

La méta-compétence la plus stratégique d’ici 2030 n’est pas une compétence technique. C’est ce que les Anglo-Saxons appellent l’unlearning : la capacité à défaire activement des schémas, des réflexes, des expertises qui ont fait la valeur de quelqu’un pendant des années, pour laisser de la place à ce qui vient.

Cette capacité est quasi absente des référentiels de compétences et des plans de formation actuels. On sait mesurer ce qu’on acquiert. On ne sait pas piloter ce qu’on abandonne. Et pourtant, la transformation de 2030 passe autant par ce qu’on arrête de faire que par ce qu’on commence.

Deuxième rupture : les temporalités RH et les temporalités de transformation sont incompatibles.

Les cycles RH (entretiens annuels, plans de succession, budgets formation, GPEC) sont structurés sur des rythmes annuels ou triennaux. La transformation des compétences que nous vivons exige des ajustements continus, quasi-trimestriels, sensibles aux signaux émergents.

Ces deux temporalités ne peuvent pas coexister sans friction. Tant qu’on ne remet pas en question le cycle RH lui-même, on gère l’apparence de la transformation, pas la transformation elle-même.

Troisième rupture : le levier n’est pas la formation. C’est l’organisation.

Former des individus dans une organisation qui ne crée pas les conditions de l’apprentissage réel, c’est verser de l’eau dans un panier. Combien d’organisations sont réellement prêtes à dédier du temps protégé pour apprendre, à tolérer l’erreur pendant la transition, à accepter qu’on ne performe pas pleinement pendant qu’on se transforme ? Ce qu’il manque aujourd’hui dans les organisation, ce sont des managers capables d’accompagner l’incertitude sur les compétences et pas seulement la performance.

Le débat sur les compétences de 2030 reste massivement centré sur ce que les individus doivent apprendre. L’angle mort structurel, c’est ce que les organisations doivent changer pour rendre cet apprentissage possible.

Ce déplacement de regard — de l’individu vers le système — est la condition sine qua non d’une réponse à la hauteur du défi.

Transformation des compétences : trois ruptures fondamentales
Transformation des compétences : trois ruptures fondamentales (image générée via Claude.ai)

Les questions que les dirigeants devraient se poser maintenant

À l’issue de cette analyse, trois questions nous semblent devoir être posées dans chaque comité de direction avant la fin de 2026.

Vos plans de formation couvrent ce que vous savez déjà nommer. Mais la transformation en cours va exiger des compétences que personne dans votre organisation ne sait encore tout à fait formuler parce que les situations de travail qui les rendront nécessaires ne sont pas encore stabilisées. La question stratégique a se poser est alors : est-ce que votre organisation crée les conditions pour que ces compétences émergent et se nomment progressivement ? Ou attend-elle qu’elles soient cataloguées ailleurs avant de les intégrer ?

Le taux de satisfaction post-formation est un indicateur de confort. Ce qui compte, c’est la transformation effective des comportements professionnels à 90 jours. Les organisations qui commencent à piloter cet indicateur font un saut de paradigme. Les autres accumulent des données qui rassurent sans informer. La question stratégique à se poser est : mesurons-nous ce qui change dans les pratiques réelles de travail après nos formations ou seulement la satisfaction des participants ?

Financer la formation et permettre d’apprendre ne vont pas automatiquement ensemble. La première suppose un budget et un catalogue. La seconde suppose une architecture organisationnelle délibérément construite pour l’apprentissage continu : des espaces pour expérimenter, se tromper, intégrer. La question stratégique à se poser est : sommes-nous une organisation qui permet réellement d’apprendre — ou une organisation qui finance la formation ?

La vraie question de 2030 n’est pas « avez-vous les bonnes compétences ? » mais plutôt : « êtes-vous une organisation apprenante ? »


Auteur

Fondatrice du cabinet de coaching et de conseil Kachōwa. J'utilise mon expertise pour accompagner les entreprises dans leurs projets de croissance et de transformation sur les sujets liés aux RH.

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