« Première manche » : pourquoi l’incertitude sur l’IA n’autorise pas les DRH à attendre
L’économiste Jed Kolko rappelle dans son analyse que personne ne sait encore vraiment mesurer l’impact de l’IA sur l’emploi. Pour les directions RH, ce n’est pas une raison de patienter ; c’est une raison de changer de méthode.
Dans un texte récent pour le PIIE, Jed Kolko dresse un constat intéressant : la vague d’études sur l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi n’en est qu’à sa « première manche ». Les données sont trop récentes, les méthodes trop immatures, et les indices d’exposition à l’IA se contredisent souvent d’une étude à l’autre. Sa conclusion tient en une phrase : les grandes questions restent, à ce jour, sans réponse solide.
Cette mise en garde nous invite à la prudence face aux chiffres d’automatisation à horizon 2030 qui circulent, souvent présentés avec une assurance que la donnée ne justifie pas.
Je voudrais prolonger ce constat là où l’analyse économique s’arrête, parce que c’est là que se joue le quotidien des directions RH.
Ce que Jed Kolko décrit comme une incertitude scientifique, un dirigeant le vit comme une décision à prendre maintenant. Un DRH ne peut pas attendre dix ans que les statistiques publiques se stabilisent. Ces arbitrages d’investissement humain, c’est-à-dire qui recruter, qui former, quelles compétences anticiper, ils se prennent aujourd’hui, dans l’incertitude.
Or dans cet article, Jed Kolko pointe deux angles morts qui, pour moi, sont importants :
Le premier : la recherche mesure la demande de travail et presque jamais l’offre. On modélise les tâches automatisables, les métiers exposés. On oublie comment les personnes, elles, réagissent. C’est un oubli lourd de conséquences. Car sur le terrain, la simple anticipation de l’IA modifie déjà les trajectoires : un professionnel qui doute de la pérennité de son métier ajuste ses choix bien avant qu’aucune technologie ne soit réellement déployée. Dans certains cas, la transformation humaine précède la transformation technique.
Le second : les taxonomies standards ne captent pas la vitesse réelle des secteurs hyper-digitalisés. Dans certains secteurs tels que la banque, l’intégration de l’IA se joue processus par processus, à un rythme que les statistiques annuelles ne peuvent pas suivre. Attendre la donnée agrégée, c’est décider avec plusieurs années de retard.
La conséquence : si les indices d’exposition sont flous et instables, on ne peut plus piloter les compétences avec des cartographies figées. Le réflexe habituel (cartographier les métiers menacés, projeter, planifier) repose sur une stabilité qui n’existe pas.
Le pilotage doit changer de nature. Non plus prévoir un état futur, mais détecter des signaux faibles internes et concevoir des dynamiques de transition capables d’absorber cette incertitude. C’est un déplacement de la prévision vers l’anticipation où l’on essaie de s’adapter. C’est la logique que porte la démarche KACHŌWA lorsqu’elle intervient sur l’anticipation des compétences : moins prédire, davantage rendre l’organisation capable de s’ajuster.
« Much of the recent research on AI and the labor market has focused on labor demand: that is, how AI will change the jobs, skills, or tasks employers will pay workers to do. »
Et cela ne tient qu’à une condition, qui rejoint le premier angle mort de Kolko : traiter l’organisation et l’individu ensemble. Une stratégie de compétences bien pensée échoue si les personnes qu’elle concerne restent bloquées par la peur ou l’incertitude. À l’inverse, des individus prêts au mouvement ne suffisent pas sans cap organisationnel. La capacité réelle à exécuter une stratégie se situe exactement à cette jointure.
Ce que dit Jed Kolko est juste, et je crois qu’il faut le prendre au sérieux : nous manquons de recul, et personne ne devrait prétendre le contraire. Mais sur le terrain, l’absence de certitude ne suspend pas les décisions. Elle change seulement la manière de les prendre.
La bonne question n’est pas « quand aurons-nous enfin les chiffres ? ». C’est « comment décidons-nous, avec justesse, en attendant qu’ils arrivent ? »
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